Internet est malheureusement devenu un espace où l’espionnage généralisé des faits et gestes des internautes est devenu la norme. Presque tous sites sont désormais truffés de petits éléments espions pour mieux vous profiler, et plein de mécanismes, comme les cookies[1] ou le cache[2], conçus pour améliorer l’expérience de l’internaute, sont détournés de leurs objectifs initiaux pour analyser tous vos faits et gestes.

Les e-mails ne sont pas épargnés. La majorité contient des éléments espions invisibles à l’œil nu. Voici comment ils fonctionnent et comment les bloquer.

Le format texte et le format HTML des e-mails

Les e-mails peuvent être rédigés dans deux formats différents : le format texte et le format HTML. Lorsqu’un e-mail est rédigé en utilisant un format texte, seul le texte brut est présent, et il n’est pas possible d’y ajouter une police de caractères particulière, ni des styles particuliers comme des caractères de couleur, des caractères en gras, en italique ou soulignés. Il n’est pas non plus possible d’ajouter des liens ou des images, uniquement du texte.

Le contenu de le-mail est écrit dans une police de caractère basique, sans formatage
Exemple d’un e-mail au format texte

Encore aujourd’hui, rien ne vous empêche de configurer votre logiciel de messagerie pour envoyer des e-mails au format texte et vos destinataires n’auront aucun mal à les lire, même avec un iPhone dernier cri.

Copie d’écran du site Gmail proposant de passer en « Mode Texte brut »
Envoyer un e-mail au format texte sous Gmail. © Google

La majorité des e-mails que vous recevez ne sont cependant pas au format texte, mais au format HTML, car ils incluent de la mise en page, des images et des liens, ce que le format texte classique ne permet pas. C’est notamment le cas des newsletters et des e-mails publicitaires que vous recevez ou des e-mails transactionnels[3] que vous envoient les applications que vous utilisez.

Il y a plusieurs raisons à cela. La première, c’est que les e-mails sont plus jolis lorsqu’ils sont mis en page correctement et quand ils contiennent des d’images d’illustration. La seconde, c’est que le format HTML permet d’intégrer des images espions pour savoir si vous avez ouvert et lu le mail.

Les images et pixels espions contenus dans les e-mails

Bon nombre de vos interlocuteurs souhaitent savoir si vous ouvrez et lisez réellement leurs courriels :

  • les éditeurs de newsletters, pour analyser le succès de leurs articles, et pour connaître les thèmes qui vous passionnent le plus ;
  • les agences publicitaires, pour connaître les articles qui vous intéressent le plus, et que vous êtes le plus susceptible d’acheter ;
  • les applications, pour s’assurer que la notification a bien été reçue.

Tous ont une bonne raison d’intégrer des espions aux e-mails qui vous sont envoyés et ils ne s’en privent pas.

La méthode la plus répandue est d’intégrer une image dans l’e-mail et je ne parle pas de joindre une image en pièce-jointe, mais bien d’intégrer une image dans le corps du mail. Cette image peut être une image classique avec un logo ou une photo quelconque. Elle peut aussi être une image invisible, composée d’un pixel transparent, invisible à l’œil nu.

Lorsque le destinataire reçoit l’e-mail et l’ouvre, l’image contenue dans l’e-mail est récupérée depuis le serveur pour être affichée. Le propriétaire détecte que cette image précise a été téléchargée et en déduit que l’e-mail a été ouvert et lu.

Pour que cette technique fonctionne, l’adresse de l’image doit contenir un paramètre qui permet d’identifier la personne qui ouvre le mail, comme un identifiant précédemment attribué ou même directement son adresse. Par exemple : image?email=morgan@email.com ou image?id=1515. Ce paramètre n’a pas de conséquence sur l’image elle-même. Il est ajouté à l’adresse uniquement pour permettre à l’éditeur de savoir quel e-mail est à l’origine de la requête et d’en déduire le nom de la personne qui a ouvert le mail.

Ces images et pixels espions permettent non seulement de savoir si une personne a ouvert un e-mail, mais aussi de collecter d’autres données sur l’utilisateur, notamment :

  • la date et l’heure à laquelle l’e-mail a été consulté ;
  • combien de fois l’e-mail a été ouvert ;
  • le ou les types d’appareils utilisés par la personne ;
  • le ou les adresses IP de la personne, et donc sa localisation.

Tout cela est communiqué à l’auteur du mail, simplement en ouvrant le mail, sans même que vous ne cliquiez où que ce soit dans le mail.

Se protéger des images et pixels espions

Heureusement, il existe des solutions très faciles pour bloquer toutes ces images espions. La majorité des applications de messagerie permet de désactiver le chargement des images, et de laisser la liberté à l’utilisateur de charger les images uniquement à sa guise, lorsque cela est vraiment nécessaire, ou lorsque l’internaute à confiance en l’auteur du mail. C’est le cas notamment de l’application Outlook[4], de l’application Thunderbird[5], mais aussi de Gmail[6] ou de l’application native[7] des iPhones.

Copie d’écran d’un iPhone avec l’option « Charger les images » désactivée
Désactiver le chargement des images dans les paramètres de l’iPhone (iOS). © Apple

En désactivant le chargement automatique des images, les images seront retirées des e-mails et seuls les textes resteront affichés. Le résultat est peut-être moins joli à l’œil, mais vos faits et gestes ne seront plus épiés en permanence.

Exemple des e-mails Veepee

Le très populaire site de ventes privées « Veepee », anciennement « vente-privee.com », est un bon exemple pour illustrer l’utilisation de pixels espions.

Chaque matin, le site d’e-commerce envoie un e-mail à ses membres pour annoncer les ventes du jour. Ces e-mails incluent des images, pour illustrer les ventes et des liens pour permettre à l’internaute d’accéder facilement à la vente.

Un e-mail avec un message d’avertissement empêchant le chargement des ressources extérieures pour protéger la vie privée de l’internaute.
Exemple d’un mail de Veepee (vente-privee.com) envoyé à ses utilisateurs le 25/02/2021 et contenant un tracker espion. © Veepee

En plus d’avoir de belles images, l’e-mail inclut aussi un pixel espion, c’est-à-dire une image transparente d’un unique pixel, invisible à l’œil nu, mais qui est détectable en analysant le code source de l’e-mail. Ce pixel espion est chargé à partir de l’adresse suivante : https://trkmid.veepee.fr/r/?id=3Dhd3d36ef,7329dc,1. Vous pouvez d’ailleurs cliquer sur le lien sans danger, et constater qu’une image minuscule est affichée à l’écran, et que le titre de la page indique qu’il s’agit d’une image GIF de taille 1 x 1 pixel.

Cette image n’a pas d’autre objectif que d’espionner le comportement de l’internaute. L’adresse a même le joli nom de trkmid, qui fait fortement penser au mot « tracker » et il n’y a aucun doute sur le fait que l’identifiant 3Dhd3d36ff,7329dc,1 permette d’identifier l’utilisateur qui a reçu, ou peut-être devrais-je dire « été victime » de cet e-mail.

L’espionnage ne s’arrête pas là, car tous les liens présents dans l’e-mail contiennent un mouchard pour permettre à la société de savoir exactement où clique l’internaute.

La seule solution pour se protéger et consulter vos e-mails en toute confidentialité est de désactiver l’affichage des images, et de ne surtout pas cliquer sur un lien présent dans le mail. En ne cliquant pas sur les liens des e-mails, vous vous protégerez par la même occasion du phishing[8].

E-mail pas très joli visuelement car sans les images, uniquement avec du texte
Exemple d’un mail de Veepee (vente-privee.com) sans les images, donc sans les images espions.

Des espions sont présents partout

VeeePee n’est malheureusement pas un cas isolé. Les concurrents « ShowroomPrive.com »[9] ou « PrivateSportShop.com »[10] recourent aux mêmes pratiques. Les e-mails contenant les ventes du jour contiennent tous des pixels espions pour leur permettre d’étudier le comportement de leurs clients, qui n’ont probablement pas conscience que la simple ouverture d’un e-mail est désormais étudiée de près.

Les sites de e-commerces ne sont d’ailleurs pas les seuls à être obsédés par le comportement de leurs utilisateurs. On trouve aussi des pixels espions dans les e-mails envoyés par HelloBank (BNParibas)[11], LinkedIn[12], E.Leclerc[13], Bouygues Telecom[14], Chronopost[15], et sans aucun doute beaucoup d’autres.

On trouve aussi des pixels espions dans presque toutes les newsletters, car toutes les applications permettant de gérer des campagnes d’envoi d’e-mails proposent ce type de fonctionnalité. Elles en font même la promotion (sic) sur leur site Internet, comme c’est le cas pour la société Mailchimp :

« Les données de suivi des clics et des ouvertures vous indiquent combien de personnes ont vu le contenu de votre campagne, les liens sur lesquels elles ont cliqués et même leur position géographique. »

La légalité des images et pixels espions

À défaut d’être moral, on peut se demander si cet espionnage constant et généralisé est légal. La Commission européenne a introduit le Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD)[16] en 2018 pour encadrer les mécanismes visant à recueillir les données personnelles des internautes. Ce règlement est applicable à tous les organismes qui traitent ou collectent des données personnelles.

Ce règlement est, à mon sens, aussi applicable aux e-mails, si des éléments sont intégrés aux e-mails permettant de collecter des données personnelles sur l’internaute. Contrairement aux sites Internet, les e-mails ne peuvent cependant interagir avec les internautes, car JavaScript, le langage de programmation utilisé sur le Web pour rendre les pages interactives, n’est pas pris en charge par les applications de messagerie. Les éditeurs ne peuvent donc pas demander le consentement de l’utilisateur à l’intérieur même du mail.

Toutes ces images espions sont donc, à mon sens, illégaux, au regard du RGPD, car l’internaute n’est pas clairement informé, avant d’ouvrir l’e-mail, que des informations personnelles vont potentiellement être collectées, et surtout, l’internaute n’a pas la possibilité de s’y opposer.

Surveillance globale et généralisée

On ne peut que se désoler d’une telle dérive d’Internet et de cette volonté constante des entreprises de traquer les moindres faits et gestes des internautes. Ces méthodes, que l’on pensait réservées aux contes de George Orwell, font désormais partie de notre quotidien à tous.

On peut aussi se demander pourquoi les applications de messagerie sont complices et ne protègent pas leurs utilisateurs en désactivant les images par défaut. Seule Thunderbird, éditée par la fondation à but non lucrative Mozilla, désactive par défaut les ressources externes des e-mails et affiche un bandeau d’avertissement pour alerter l’internaute des dangers encourus.

On peut comprendre que Google, en tant que plus grande agence publicitaire au monde, ait un intérêt personnel, mais il est plus difficile de concevoir que les iPhones ne soient pas configurés de sorte que leurs utilisateurs soient protégés, surtout lorsque Tim Cook, patron de Apple, annonce publiquement son attachement à la vie privée :

« Si nous acceptons comme normal et inévitable, que tout dans notre vie puisse être collecté et vendu, nous perdons alors beaucoup plus que des données. Nous perdons la liberté d’être humain. »

Nous ne devons pas accepter ce type de pratiques et le fait que la quasi-totalité des entreprises le fasse ne le rend pas plus normal ni plus acceptable pour autant. La grande majorité des internautes n’est pas encore conscient de cette intrusion majeure dans la vie privée, mais, vous, qui avez lu ces lignes et savez, vous pouvez ne plus être victimes en bloquant les images de vos e-mails.

Notes et références

  1. Le fonctionnement des cookies est expliqué dans la vidéo « Que sont les cookies et comment peuvent-ils être utilisés pour vous espionner ».
  2. Le fonctionnement du cache, et son détournement pour essayer d’espionner les internautes sont expliqués dans l’article « Comment le temps de chargement des images permettait d’espionner votre historique de navigation ».
  3. À la différence des e-mails marketing, les e-mails transactionnels sont envoyés pour vous notifier d’une opération sur l’un de vos comptes, comme la confirmation d’une commande ou une notification quelconque.
  4. Les images des e-mails peuvent être bloquées dans Microsoft Outlook et Microsoft 365 (source : microsoft.com).
  5. Les images des e-mails peuvent être bloquées dans Mozilla Thunderbird (source : mozilla.org).
  6. Les images des e-mails peuvent être bloquées dans Gmail (source : google.com).
  7. Les images des e-mails peuvent être bloquées sur les appareils iOS (iPhone) dans les paramètres : Réglages > Mail > Charger les images.
  8. Le fonctionnement des phishing et mes conseils pour se protéger sont expliqués dans l’article « Pourquoi le phishing est aussi efficace et comment s’en protéger au mieux ».
  9. Les e-mails envoyés par le site de e-commerce « ShowroomPrive.com » contiennent un pixel espion situé à l’adresse : https://click.email.showroomprive.com/open.aspx?ffcb11....
  10. Les e-mails envoyés par le site de e-commerce « PrivateSportShop.com » contiennent un pixel espion situé à l’adresse : https://eli.privatesportshop.com/mo/...191.gif.
  11. Les e-mails envoyés par la banque « HelloBank » contiennent un pixel espion situé à l’adresse : http://link.messagerie-client.hellobank.fr/...transpix.gif.
  12. Les e-mails envoyés par le réseau social « LinkedIn » contiennent un pixel espion situé à l’adresse : https://www.linkedin.com/emimp/ip_...3D.gif.
  13. Les e-mails envoyés par les magasins de grande distribution « E.Leclerc » contiennent un pixel espion situé à l’adresse : https://mailing.serviceclients.leclerc/...SS.gif.
  14. Les e-mails envoyés par le fournisseur d’accès à Internet Bouygues Telecom contiennent un pixel espion proposé par Google Analytics.
  15. Les e-mails envoyés par la filiale de La Poste, Chronopost, contiennent un pixel espion situé à l’adresse : https://www.chronopost.fr/tagmail/tag.gif?....
  16. Le RGPD est consultable en ligne : Règlement 2016/679 du Parlement Européen.
  17. Tim Cook, patron de Apple, s’exprime sur le thème de la vie privée dans une vidéo postée le 03/02/2021 sur la chaine YouTube de Apple : « If we accept as normal and unavoidable that everything in our lives can be aggregated and sold, then we lose so much more than data. We loose the freedom to be human ».